ALT GEEK : par-delà l’imaginaire…

Quand les super héros et la Fantasy ne suffisent plus, vers qui et vers quoi peut-on se tourner ? Filo Loco et Anne de HEY ! ont des pistes à vous proposer…

Dans le dernier numéro, on vous présente Filo Loco, taulier de la maison d’édition Serious Publishing (https://www.facebook.com/groups/seriouspublishingfanclub/), pleine de motards enragés, de punks, de rockers et d’électricité ; et Anne de HEY!, co-fondatrice avec Julien de HEY! – qu’on avait honteusement omis de citer dans l’article – du projet HEY! modern art & pop culture (http://www.heyheyhey.fr/fr), qui réunit autour d’une revue éponyme expositions, concerts, et événements divers allant dans une direction unique et pourtant bien plurielle : s’ouvrir à tous les champs des possibles imaginaires et artistiques.

Chacun de leur côté, Filo et Anne & Julien explorent leurs obsessions respectives et se faisant, ouvrent les champs encore peu sondés d’un culture geek qui se développe dans les marges de celle, plus mainstream, à laquelle le grand public est désormais habitué. Un boulot engagé, militant, qui nous interdisait de ne laisser leurs propos passionnants qu’entre les guillemets d’un article.

Voilà donc l’interview croisée de Filo Loco et de Anne de HEY! intégralement retranscrite, pour les curieux, et ceux qui aimeraient se convaincre qu’une autre culture pop – et accessoirement, geek – est possible.

 

GEEK : L’un et l’autre, par quel biais avez-vous débarqué dans cette culture pop, à la fois alternative, parfois transgressive et très différente finalement de ce à quoi on accole les termes  « pop » et « geek » aujourd’hui ?

Filo Loco : Je ne sais pas. J’ai toujours eu l’impression de baigner là-dedans. Quand j’étais môme, j’achetais Strange, Marvel… je lisais beaucoup de fantastique. Puis j’ai continué à grandir en enrichissant cette culture, en piochant à droite à gauche, en rencontrant des gens et en fréquentant des boutiques. C’est un chemin naturel.

 

L’idée de marge a toujours été présente dans la manière dont tu percevais cette culture ?

F.L. : Oui, parce que je voyais bien que je m’intéressais à des trucs qui n’intéressaient pas forcément les autres personnes. De cette façon-là, oui. Mais pour moi, c’était une culture… enfin ce n’était même pas une culture… c’était des choses que j’aimais bien.

 

Et la culture moto et tout ce qui l’entoure était déjà présente ?

F.L. : Bien sûr, oui. A la fin des années 70, la moto elle était partout. Je ne venais pas d’une famille de motards, mais bizarrement, j’ai complètement accroché à la moto. J’ai passé mon permis dès que j’ai pu. J’ai lu le Hell’s Angels de Thompson quand il est sorti, en 79, et ça a été une claque. Je le connais par cœur, je l’ai lu 1000 fois, et j’étais loin de me douter à l’époque que je ferais ce chemin-là. J’ai eu quelques lectures comme ça. Quelques rencontres qui m’ont emmené là où je suis aujourd’hui…

 

Anne de HEY ! : Moi, je viens d’une famille franco-vietnamienne où il n’y avait pas de livre. Il n’y avait rien. Et puis c’est le clash familial qui a fait que je me suis retrouvée très jeune dans un mode de vie qui incluait quoi qu’il arrive la musique, le squat, la rue… C’est par les concerts que j’y suis arrivée. Les concerts, la vie en squat… Je n’avais pas conscience d’aimer quelque chose. J’étais dans un mode de vie … je ne sais même pas si on peut appeler ça alternatif, parce que c’était bien avant ce qu’on a appelé le rock alternatif. C’était la rue. Je n’avais ni culture, ni rien du tout. Je ne mettais pas de mot dessus. Je le vivais. Je l’ai assimilé, très mal, très vite, mais c’est devenu moi. Toute cette esthétique-là, c’est une esthétique de vie. Je l’ai vécue en devenant elle. Ce n’est qu’après que j’ai lu et que j’ai tout bouffé. J’ai tout resitué très vite en cherchant les livres, les gens… Les gens surtout, les livres ensuite. Et par les disques et les concerts.

 

Un magazine comme Juxtapoz (https://www.juxtapoz.com) a beaucoup fait pour se faire rencontrer des cultures alternatives, marginales, underground et des cultures plus pop. Je voulais savoir s’il avait eu une influence sur vos choix actuels…

F.L. : Ça m’a fait découvrir des trucs, c’est sûr. Est-ce qu’il a eu un rôle, je ne sais pas. Mais ça m’a surtout conforté dans mes goûts et ce qui m’intéressait.

 

A.d.H : Juxtapoz, quand le premier numéro est arrivé (ndlr : en 1994), il n’y avait rien. On était tous en train de chercher. Evidemment, on se rapprochait des gens qui cherchaient la même chose. Et quand on se retrouvait, on échangeait. Un jour, y a Juxtapoz qui est arrivé entre nos mains. Ça a fait l’effet du bouquin de Chalfant sur le graffiti. C’était le premier, on n’avait jamais vu ça. Et Juxtapoz, ça a été ça pour moi. Dans la traînasserie de rue, c’était le truc que tu trouvais dans une poubelle et tu sur-délires dessus ! Tu sais pas ce que c’est, tu sais pas d’où ça vient, ça recroise tellement de choses que tu aimes… c’était fondateur, mais pas plus que le premier 45 des Pistols, que le premier 33 des New York Dolls ou de Wayne County… Juxtapoz, pour moi, ça a une image énorme. Mais c’est comme la BD à une époque. Quand j’étais gamine, je traînais vachement aux puces. Pas Clignancourt, hein. Surtout Montreuil, et la Villette et Vanves. Autour de 77, il y avait des bouquinistes qui revendaient des trucs qu’ils trouvaient. Et il y en avait un, qui était juste avant le marchand de moquette qui existe encore, là… C’était une boutique…

 

F.L. : Ah ouais, je me rappelle !

 

A.d.H : Avec 20 centimes, tu pouvais t’acheter un truc. Puis bon, fallait passer le temps, donc c’est là que j’allais pour lire tout et n’importe quoi, mais surtout, du comics. Et c’est comme ça que j’ai découvert Juxtapoz. Par hasard. Moi j’ai rencontré Gilbert Shelton et Crumb vachement tard en fait. Je suis tombée par hasard sur les premières peintures de Robert Williams. Je suis rentrée dans le comics par les séries Z. Les trucs qui sont inclassés, inclassables, c’est même pas les B. Mais par contre, putain, comment c’était beau… et comment c’était marrant… Et en plus je lisais jamais à la suite ! Je lisais ça comme un strip. Mais c’était l’énergie. Et dans Juxtapoz, c’était la même énergie.

 

 

Quelle a été l’étincelle qui vous a poussés à monter vos structures respectives ?

F.L. : Moi, ça faisait longtemps que j’avais envie de passer à autre chose. Je bossais dans la pub et je m’étais fixé une limite à laquelle je me suis tenu. J’ai basculé naturellement sur des projets vraiment perso, et ça a donné Serious. Au départ, j’ai essayé la presse avec un magazine qui s’appelait Cultures, qui n’a pas fonctionné. On a perdu beaucoup de temps sur un seul numéro, mais ça m’a permis de rencontrer tous les gens avec lesquels je travaille aujourd’hui : Christophe Bier, Pierre la Police… des gens que j’aimais déjà, mais avec qui j’ai pu travailler. De fil en aiguille, ça a donné le dictionnaire des films porno (http://www.serious-publishing.fr/medias/80__dicoero.jpg), le premier bouquin édité par Serious. On l’a présenté à tout le monde mais on s’est fait jeter de partout, donc on a monté Serious pour le publier nous-mêmes. On pensait fait un one shot, mais ça a bien fonctionné, on a eu de bons échos, et ça nous a permis de poursuivre.

 

A.d.H. : Le bouquin dont parle Filo, pour moi, c’est vraiment la quintessence de ce que c’est que la vraie pop culture : un sujet improbable, relié à un mode de vie jugé déviant, mariné par des obsessionnels qui quoi qu’il arrive, le sortiront… mais au bout de combien de temps ? C’est pas trop ça la question. Ce qui est important c’est d’habiter le sujet. Et aussi la force de frappe, qui est liée à la détermination. Mais c’est de ça qu’est fait un activiste. De notre côté, Julien et moi, dès qu’on s’est rencontrés et qu’on a commencé à bosser ensemble autour de 86, quoi qu’il arrive, il était évident qu’étant très bavards tous les deux, la seule chose qui nous intéressait, c’était de communiquer ce qui nous passionnait. De par nos goûts, on s’est spécialisés dans l’évocation des cultures alternatives. Et comme tout activiste se doit, tu portes la parole et les valeurs auxquelles tu crois, à travers tous les canaux qui sont à ta disposition : la télé, la radio, le livre, les expos, le spectacle de rue, les programmations de ciné-club… Au début des années 2000, j’ai commencé à beaucoup souffrir de l’idée de ne plus pouvoir croiser des gens que je jugeais vraiment très intéressants. Tous les gens que je connaissais dans les maisons d’édition, les boîtes de production etc, ont commencé à faire autre chose. A partir ailleurs. Et ceux qui étaient très en place ont commencé à devenir vraiment patrons. On ne travaillait plus directement avec eux. Ça devenait invivable de ne pas avoir sa propre maison, et c’est devenu une évidence qu’il fallait la construire. C’est comme ça qu’est né HEY !

 

A quel point le facteur subversif importe dans vos choix artistiques ou éditoriaux ?

F.L. : Je ne sais pas… En même temps, quand on commence avec un dictionnaire de films porno, c’est difficile de le nier… Après, au-delà de ça, ce n’est pas une volonté spécifique qui va dicter nos choix éditoriaux. Christophe Bier a sorti un bouquin sur l’illustrateur Farrel (https://www.farrelartbook.com) à titre personnel, et c’est un vrai choix, quelque chose qui est très fort pour lui. On ne l’a pas sorti chez Serious parce que c’était vraiment son bébé. Au sein de Serious, il n’ y a pas  de volonté de subvertir ou de choquer. On se fait plaisir. On sort les livres qu’on a envie de sortir.

 

A.d.H. : Dans la suite logique de ce que dit Filo… En fait, je pense que ce type de question est posée quand le regard est porté de l’extérieur. De l’intérieur, les problématiques ne surgissent pas de cette manière. C’est comme un tatouage. A une époque, on pensait que quelqu’un se faisait tatouer pour se faire voir. Le tatoué était enfermé dans cette conjoncture, alors qu’on sait très bien qu’à chaque tatoué son geste et son histoire. Le tatouage se vit d’abord de l’intérieur. Donc, ce mécanisme de subversion, c’est le même regard, le même jugement, que la société pose sur les sujets qu’on défend et qui nous irriguent, et que nous irriguons. Qui sont avant tout des désirs personnels qui remontent parfois à 10 ans, parfois à 13… ça a beaucoup à voir avec l’adolescence tout ça… Mais ce qui est super intéressant dans les contre-cultures, c’est qu’elles mettent en forme des sous-désirs intimes, mais qui dans leur formulation deviennent universels. Mais pas une universalité dictée par la société. C’est un autre rhizome.

 

Ton travail, Anne, tu le situes plutôt dans une forme d’avant-garde ou d’exploration de la petite culture dans la grande culture ?

A.d.H. : C’est difficile de répondre parce que ça dépend de là où tu te places. Pour les foires d’art, on représente une vraie avant-garde. Pour tout ce qui est institutionnel ou installé du point de vue du marché, d’un point de vue mercantile. Après, on n’a pas inventé l’eau chaude. Tous les artistes dont on parle sont totalement autonomes. Ils créent hors de notre geste à nous. Nous, on ne fait qu’ajouter au pot commun. Moi je me place pas du tout dans une action d’avant garde. Dans le monde que j’occupe en tout cas. Mais dans la volonté militante que je mets dans HEY ! il y a évidemment une pensée avant-gardiste. Elle est nécessaire pour avancer, débroussailler un peu le chemin que ne peuvent pas emprunter tous les artistes qu’on défend, et qui méritent d’emprunter ce chemin. Tous les puissants, tout le conglomérat qui contient, au sens littéral, le pouvoir, et donc, l’argent. Mais encore une fois, on n’a pas inventé l’eau chaude, et je continue de me demander pourquoi on est encore les seuls à faire ça…

 

 

Filo, à part tes propres goûts et désirs, est-ce que tu arrives à tracer un lien entre la culture « culbuteurs » et mettons, le Wu-Tang, à qui était consacré une expo le mois dernier à laquelle tu étais associé ?

F.L. : Le lien à la base, ce sont les goûts personnels. Après, on parle de cultures populaires, qui n’ont pas été installées par le haut, mais par le bas. Ça, ça crée un lien. Après, l’intérêt que j’y trouve et personnel, mais ça parle aussi à plein de gens. Mais ce mouvement, du bas vers le haut, c’est important.

 

Il y a chez tous les deux un attachement, direct ou indirect, à une culture US. Sorti de ce carcan très dominant, vers quoi vous vous dirigeriez naturellement ?

F.L. : Je ne la sens pas tellement forte dans mes choix cette appartenance à la culture US. Il y a forcément une hégémonie qui fait qu’on ressent des influences super fortes dans plein de choses. C’est difficile de passer à côté, mais ça ne dicte pas mes choix. Encore une fois, le porno français n’a rien d’US. On a sorti un bouquin sur les sex shops de Pigalle qui n’est pas trop teinté US non plus.

 

A.d.H. : C’est une vraie question, mais elle est très facilement explicable. Je rejoins Filo dans l’idée qu’on ne se sent pas américano quelque chose ou franco quoi que ce soit. C’est avant tout relié à l’Histoire des continents et au développement de l’Histoire de l’art en fait.

 

Je tiens à préciser que ce n’était pas une question piège…

A.d.H. : Non, mais je ne le prends pas comme ça. Ça m’intéresse. En Europe, et particulièrement en France, on a développé les bases-mêmes de l’académisme. C’est totalement jouissif hein ! C’est très enthousiasmant et c’est lié à une histoire du peuple quoi qu’il arrive. Mais toute la culture et sa transmission sont liées à cet académisme. Aux Etats-Unis, ils ont une rapidité de regard et un besoin impérieux de savoir reconnaître beaucoup plus vite que chez nous les mondes issus du populaire qui deviennent, tout d’un coup, des paroles particulières. C’est lié à leur besoin de s’écrire une histoire. Ce n’est pas très étonnant que le pays ait porté tant de cultures neuves. Qu’on parle du blues, du jazz, du rock ou du low bro, de la custom cutlure, on ne parle que de cultures nées au 20ème siècle ! Mais il y a cette faculté à reconnaître, à catégoriser et à marchandiser des cultures qu’on a encore du mal à assimilées chez nous. Je parle de folk art, d’outsider art… de ces trucs qu’on ne reconnaît pas ici. Il y a eu Dubuffet (https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Dubuffet), qui a permis à la France de comprendre l’énergie qui pouvait être issue du populaire. Et non seulement du populaire, mais de l’autodidacte. Aux Etats-Unis, le travail avait été fait bien avant. Donc, nous, on n’est pas américano truc bidule, c’est pas le propos.

 

Il n’y avait pas de condamnation, encore une fois…

A.d.H : J’ai bien compris, mais c’est important que je te resitue ça pour ouvrir, parce que c’est une question que la presse « art » m’a beaucoup posée. Parce que les gens ne comprennent pas bien. Ça leur permet encore une fois de regarder les cultures qu’on défend comme des putain de sous-sous-sous cultures. Moi j’adore NTM qui dit ”On sort de la cave et tout le monde le sait”. Ouais. On sort de la cave, mais ce geste-là, nous, on l’aime. On aime aussi l’odeur de la cave.

 

F.L. : C’est vrai.

 

A.d.H. : C’est aussi pour ça que tout ça nous intéresse. Mais tu vois, il y des fondements sociologiques, artistiques, culturels, très clairs là-dessus. Mais tu vois, l’Histoire du super-héros, on peut aussi la dérouler à la française. On n’a pas forcément attendu 1939, quoi.

 

Filo, aujourd’hui Serious se repose vachement sur le financement participatif. Tu penses que ça pourrait exister sans ?

F.L. : Ça pourrait exister sans, mais ce serait plus difficile. On a eu l’exemple de deux bouquins qui n’ont pas fonctionné par ce biais. On avait la trésorerie pour le sortir par nous-mêmes à l’époque, mais je ne sais pas si on le referait. On a eu du mal à éponger la sortie, parce que ça n’a pas très bien marché après non plus… C’était la BD Trans/Est et le bouquin de photos Eros Pigalle. Je ne sais pas pourquoi ça n’a pas pris… Mais comme ça nous a mis un peu en péril, on fait attention aux souscriptions et on s’attache à ce qu’elles fonctionnent. Chaque projet doit être financé par celui qui le précède.

 

A.d.H. : Nous, on n’a pas du tout le même mode de fonctionnement. On a un éditeur et on est soumis au même système que le livre. Obscur et complexe à manier. On est plutôt les sujets d’un système dont on n’est pas maîtres du tout… C’est compliqué, parce que le livre, c’est compliqué. Mais on se défend avec les expositions, et c’est vraiment dur. On ne touche aucune subvention pour les expos. Mais on en touche un peu pour les spectacles. Enfin… ça reste relatif, quand tu sais que le cachet au cirque, c’est 30 euros pour 3 heures de travail, donc, une représentation… tu rigoles. Heureusement, il y a une aide gouvernementale pour le spectacle vivant – sachant que ce sont eux qui en chient le plus. Mais pour l’édition, d’un côté, tu as Filo qui est un vrai indé, et moi j’ai le soutien d’un boîte, mais je ne me porte pas mieux que lui.

 

Comment, avec votre culture, vous percevez l’émergence des cultures « geek » ces 20 dernières années ? C’est un peu votre guerre ?

F.L. : Ça ne me touche pas plus que ça. Ce sont des trucs que je suis depuis que je suis gamin. Ça m’a intéressé. Ça continue de m’intéresser. Après, je ne fais pas forcément ce que je fais pour des « geeks ». Je ne saurais même pas les définir. Je fais les choses pour des gens qui me ressemblent, avec qui je partage des centres d’intérêt.

 

A.d.H. : Alors moi, d’abord, ce mot, « geek », je ne sais pas ce qu’on met là-dedans. C’est comme « hipster ». Ça ne veut rien dire. Beaucoup de mes potes ont des barbes. Est-ce que ce sont des « hipsters » ? Difficile à dire. Après, évidemment, j’ai une position très claire et réfléchie devant la culture mainstream. Si c’est de ça dont on parle, je n’en fais pas partie. Ce langage ne m’intéresse pas. Les productions sont toutes réfléchies pour faire de l’argent. Ou pour générer de l’argent, ou pour… générer de l’argent ou bien… pour générer de l’argent. Donc je n’ai vraiment pas l’impression d’habiter la même planète. On parle d’une culture qui est déshabillée de toute singularité, de particularité, de bizarrerie, de différence… tout ça est éradiqué pour pouvoir épouser le plus grand nombre. Et moi, je n’ai jamais souscrit au système de la majorité. Jamais. Je pense que les minorités sont la plus belle chose qu’on puisse vivre. Que la différence, c’est ce pour quoi on continue à être excité à 50 balais. Et je pense que tout ce qui aplanit ne fera jamais partie de notre univers. Et il est pourtant très grand !

 

F.L. : Mais je pense aussi qu’il y a des majorités qui sont considérées comme des minorités. Aujourd’hui je pense beaucoup à la collection S.A.S. Gérard De Villiers en a vendu des millions d’exemplaires. Aujourd’hui, j’aimerais bien sortir un bouquin sur les couvertures. Les gonzesses. Il y avait des actrices et plein de choses intéressantes à dire. Aujourd’hui, S.A.S., c’est mainstream ou ça ne l’est pas ?

On peut dire que ça ne l’est plus.

F.L. : Ok, mais pourtant il y en a dans toutes le bibliothèques de mecs nés avant 60. Y en a dans toutes le familles, dans tous les placards. C’est super mainstream. Mais si Anne ou moi s’en occupions, ça créerait un vrai décalage.

 

A.d.H. : C’est hyper intéressant ce que tu dis parce que ça définit la valeur de notre travail. C’est le regard qu’on est capable de poser sur les choses. S.A.S. ça t’intéresses parce que tu es capable de porter dessus un regard en biais qui te permet de voir sous ce la majorité pourrait y voir. Sans critiquer. Quoique… il y a quand même dans ce qu’on fait un sens critique très fort. Il détermine les sujets qui nous intéressent. Un sens critique, et un sens de l’humour aussi, qui n’est pas du tout mainstream, je crois. Il y a des choses qui nous font beaucoup rire et tout ça est lié à notre faculté de regard qui est aussi différente. Et ça, c’est ce qui fait la beauté de la culture Z. Alors je sais pas si c’est pas ça qui définit peut-être le geek ? Ce regard qu’ils ont sur les choses.

 

Où est-ce que vous placez votre militantisme aujourd’hui ?

F.L. : Il y a la revendication de faire découvrir des aspects de nouvelles cultures. Après, ça reste assez marginal, puisqu’on tire à 1000 exemplaires, donc, dans l’absolu, ça parlera à 1000 personnes. Tu parles de militantisme, mais il a quand même une limite, malheureusement…

 

A.d.H. : Alors moi, je trouve que tu as complètement tort. La valeur d’un livre ne se mesure par au nombre du tirage mais au contenu et à l’idée que tout d’un coup, tu vas pouvoir être retrouvé dans 1 bibliothèque, ou 4 bibliothèques…

 

F.L. : Mais ça c’est vachement élitiste comme point de vue…

 

En l’occurrence, il n’y a rien de moins élitiste que de parler de livres dans une bibliothèque… C’est ce qu’il y a de plus démocratique…

A.d.H. : Ce n’est pas élitiste parce que moi je pars du principe que 1 gamin seul, qui voit un seul livre qui lui pète la tête, ou qui écoute un seul album ou une seule chanson qui lui pète le boulard… ben tout d’un coup, ça va devenir quelque chose. Ça va devenir un courant. Et moi, c’est ce que j’ai vécu.

 

F.L. : Moi aussi…

 

A.d.H. : Tu vois ? C’est pour ça que je dis que tu sous-estimes ton geste. En tout cas, moi, c’est la pensée que j’ai. Un seul geste, peut vraiment changer le cours d’une vie. C’est pour ça que je fais beaucoup de rencontres avec les gens. Ça m’arrive de discuter avec des jeunes gens, et parfois, j’ai passé 2 minutes ou 5 minutes à parler avec une jeune personne, et je sais que ça va changer quelque chose. Je ne suis pas Jésus. Mais je vois dans sa façon d’aller chercher les choses que quelque chose a changé. Moi, je ne suis qu’un canal. Le militantisme de HEY ! c’est vraiment de créer de la mixité par la différence. Du rassemblement par la mixité. De mettre en avant la beauté de la différence. Je trouve que la vie est déjà très difficile, donc je trouve très important d’aiguiser notre faculté inhérente à capter la différence, sans forcément l’embrasser. Mais qu’elle suscite un intérêt, donc, le respect. Je ne serais pas là sans les rencontres que j’ai faites. Et mes plus belles rencontres se sont faites sur des bancs publics. Des rencontres de 2 minutes qui ont changé ma vie. C’est quelque chose que j’ai retrouvé en voyageant en Afrique noire. Et c’est ce que je vis avec les tableaux. Avec l’art. C’est pour ça que je suis intimement convaincue que l’art peut changer le monde.

 

F.L. : Je suis d’accord avec ce que dit Anne, dans le sens où, rien que le nom qu’on a choisi, Serious, ça marque une volonté de parler sérieusement, d’apporter des informations et des trucs précis autour des sujets qu’on traite. Donc, dans ce sens-là, il y a une démarche militante. Sinon on ferait autre chose. On ne traiterait pas de ces sujets-là de la manière dont on les traite. Après, on a beaucoup de retours de gens qui nous remercient. Ça nous donne l’impression d’apporter quelque chose. Mais après, on aimerait bien pouvoir vendre plus. Mais pas forcément à n’importe qui.

 

Pour vous, un « geek », c’est quoi ?

A.d.H. : Un obsessionnel.

F.L. : Ouais, c’est ça. Ça peut être sur un téléphone ou une marque de baskets. Un obsessionnel. Sur n’importe quel sujet.

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